CITY SONIC – FESTIVAL INTERNATIONAL DES ARTS SONORES, MONS, 2013 L’ESPACE SONORE – NOTRE LIEU COMMUN

City Sonic, Mons, 2013.

La pièce Waves de Daniel Palacios (Berlin, 2006) qui, dans la salle Saint-Georges sur la Grand Place de Mons, ouvre en quelque sorte le parcours urbain que propose, cette année comme chaque année depuis 2003, le festival des arts sonores City Sonic (initié par Transcultures et co-produit par le manège.mons), en est aussi une citation. En effet, Waves présente une corde qui, en flottant dans l’espace, produit, par l’action physique de son mouvement, des ondes interactives 3D, une vague sonore évoquant des rafales de vent et un graphisme hypnotique, en faisant dès lors référence au lasso sonore de Charlemagne Palestine (en 2003, celui-ci présentait à Mons la pièce Sonorious Lariet – Lasso sonore dans laquelle il jouait d’un micro comme d’un lasso), et à la variation régulière que fait City Sonic sur le bruit du vent (Pierre-Laurent Cassière en 2006 avec Vent tendu ; Impala Utopia en 2007 avec Eol Force 5 ; Stéphanie Laforce, Olivier Meunier et Laurence Renson avec Eol@Mons en 2013). Telle une mise en exergue de l’histoire du festival et de ses sons dans une ville, cette fois considérablement en chantier dans la perspective de Mons 2015, Capitale européenne de la Culture (à cet égard, une météorite semble en avoir dévasté la gare – en cours de reconstruction par l’architecte Santiago Calatrava Valls – et avoir laissé à sa place une impressionnante faille post-traumatique). Dès lors, l’expérimentation audio des végétaux que propose, souvent, la onzième édition de ce festival international des arts sonores, trouve, dans un tel contexte de destruction et de reconstruction urbaines, une introduction symbolique aux développements éco-politiques auxquels appellent les urgences climatiques et environnementales du monde contemporain. Ainsi des créations conçues en 2013 – dans le cadre du projet européen Park in progress qui a accueilli, en association avec City Sonic, une vingtaine d’artistes en résidence sur le site des anciens Abattoirs – et d’un tapis de fleurs « haut-parleurs » qui, dans Flower Bed de Rodolphe Alexis, interprète la partition d’une prairie dans laquelle enregistrements de la nature et variations électroniques se mélangeraient ; d’une installation interactive et contemplative qui associe, à une boîte à musique, un Desmodium Gyrans, plante sensitive qui réagirait aux ondes sonores dans Herbal Ghetto 3.0 – Ready-made végétal – Test #1 de Cédric Sabato ; de végétaux saturés de sondes aquatiques dans Cloriphean Beats de Stéphane Kozik ; d’une traduction sonore et méditative des phénomènes atmosphériques et végétaux dans Eol@Mons. Exposition, résolument écologique donc, d’une nouvelle relation politique à la nature véhiculée par le son. Et prolongement d’un monde sonore développé à partir de l’espace chromatique vert. Cette surface de couleur à laquelle l’écrivain André Pieyre de Mandiargues donnait, dans La Marge (1967), une inquiétante et morbide valeur panique que David Lynch, dans l’ouverture de Lost Highway en particulier (1997), exploitera comme la symbolique plastique de l’écoute. Et l’exposition de créations de jeunes artistes (les Émergences sonores, rendez-vous annuel et attendu du festival), présentés sur le site de La Maison Folie, en est sans doute l’expression la plus aboutie, de cette invention et de cette expérimentation de nouveaux mondes intérieurs, poétiques, sonores… Magnifiquement présentée (les pièces se déploient dans chaque salle avec énigme et amplitude), superbement articulée (le bain sonore de chaque œuvre fait d’ambiant, de minimalisme ou d’éther se répond et se mêle, dans ce labyrinthe, de salle en salle), jouant de l’ombre et de la lumière (les pièces sont souvent éclairées dans le noir, posées comme des stèles ou des objets inconnus que le regard traverse : instants sonore tombés d’une autre planète), cette exposition est aussi bien génératrice d’une histoire mélancolique des techniques que de formes abstraites. Le monde analogique des bandes magnétiques comme volumes ou boucles (A Tape End de Marc Parazon/:Such :) ou des morceaux de batterie incandescents dans la nuit (Acous ma batterie de Romain Dimarcq) conduisent ainsi, progressivement, vers un espace immersif, immatériel, fait de circuits électroniques cosmiques (Bending Cube d’Emmanuel Selva), d’élastiques sonores, géométriques et colorés (Geometric Space de Vivian Barigand), d’objets domestiques interactifs et phosphorescents (Trigger Body Object de Christopher Fernandes Guerreiro), de monochromes noirs (Claire Payement, Haptique II) ou blancs aux limites de l’imperceptible (Silence is more de Arnaud Eeckhout). De salle en salle, de pièce en pièce, d’une image et d’un son à l’autre, se tisse et se construit une partition musicale constituée d’interstices, de passages, d’entre-deux, de signes sonores et visuels qui se répondent, dans les couloirs, dans les corridors qui relient ces œuvres, elles s’entendent encore, de loin, et se mélangent les unes aux autres pour en constituer une, inédite, toute invisible, immatérielle et insaisissable, globalité faite de toutes et reflet d’aucunes… Œuvre sonore d’aujourd’hui, l’exposition Émergences sonores est le produit de l’ensemble des œuvres qu’elle présente, mais n’existe nulle part isolée… Un nouveau monde sonore, donc, qui interroge dans ces passages, ces débordements, la nature même de l’exposition contemporaine, sa muséographie : parce que le son se diffuse pour construire des volumes qui échappent à leurs espaces initiaux, les œuvres des Émergences sonores de La Maison Folie jouent sur l’articulation de ces dépassements et produisent, dans une espèce d’éloge de l’invisible, une exposition là où les œuvres ne sont pas : une exposition sur l’idée d’installation commune.

Alexandre Castant

City Sonic – Festival international des arts sonores
Mons, divers lieux, 7-21 septembre 2013.
www.citysonic.be

Isa Belle & Paradise Now, DO DECA ÊTRE, 2013.