CITY SONIC – CAPITALE EUROPEENNE DES ARTS SONORES ?

La gare de Mons est toujours en travaux ! En revanche, ce n’est pas moins de cinq musées qui sont sortis de terre, à l’occasion de Mons – Capitale européenne de la culture 2015, augmentant dès lors le parcours artistique et culturel que la ville propose, faisant découvrir les merveilles architecturales, parfois cachées, insoupçonnables, de ce joyau médiéval de Wallonie. Et, dans un tel labyrinthe montois, agrandi, dévoilé, précisé, l’édition 2015 du festival City Sonic trouve aussi bien une application de la déambulation en ville, de l’itinéraire et de la promenade urbains et paysagers à des œuvres d’arts sonores, que de nouvelles ressources d’expositions telles ces douches qui, sous les piliers en béton, rigoristes, du bâtiment du xviisiècle du nouveau Musée du Doudou* diffusent des pièces sonores introduites par des vidéos de performances de Charles Pennequin. À ce sujet – au regard donc de la poésie sonore et performée de Charles Pennequin – on notera que le directeur artistique de City Sonic Philippe Franck est avec Anne-Laure Chamboissier l’auteur d’un récent et important documentaire sur Bernard Heidsieck, Poésie Action : Variations sur Bernard Heidsieck qui retrace, admirablement, avec un sens heurté et dynamique du montage tout à fait à propos, et des entretiens passionnants avec Jean-Jacques Lebel ou Arnaud Labelle-Rojoux, l’œuvre du poète sonore, performeur, écrivain Bernard Heidsieck… Bref, City Sonic continue, avec constance, à jouer son rôle de défricheur – depuis 2003 ! – des créations sonores, historiques, émergentes, inclassables ! Pour autant, la promenade conséquente, et certes rêveuse, que propose cette année le festival n’en est pas moins structurée en quatre parties : « Instruments inventés », « Son et numérique », « Architectures et arts plastiques », et enfin « Sonic pirates ». Cette dernière partie qui, selon Philippe Franck, programme « des fragments poétiques et radiophoniques décalés dans des lieux de passage » trouvera, parmi ses différentes situations d’écoute, une expression particulièrement réussie au Mundaneum. Dans cet espace utopique – pensé dès les années 1920 à Bruxelles comme une bibliothèque et un lieu d’archives borgésiens, précurseurs des moteurs de recherche internet –, des pièces sonores sont à écouter dans des transats – une tradition à City Sonic – et diffusées sous une gigantesque mappemonde… Édition 2015 de City Sonic, conçue au fil de vingt-six lieux d’exposition et avec la présence de plus de soixante artistes, accompagnée d’une programmation de musique improvisée qui traverse les genres (électronique, free-jazz, contemporain) en les déstructurant.

 

Portrait de Philippe Franck, directeur artistique de City Sonic, Mons 2015. DR.

Portrait de Philippe Franck, directeur artistique de City Sonic, Mons 2015. DR.

C’est donc à partir de la gare de Mons – et d’une sculpture abstraite et monochrome blanc à proximité de cabines vertes et phoniques dans Automatic Soundscape #1 de void – que le parcours se profile, ou, plus exactement, s’invente, tant il appartient à chacun de créer une histoire, une fiction, sa propre histoire, à partir des œuvres d’arts sonores exposées. On pourrait ainsi commencer par un voyage sur la lune (Méliès revisité ?), celui des Mécaniques poétiques de Yann Nguema du collectif ez3kiel qui présente, à la salle Saint-Georges, une variation numérique et interactive à partir de machines musicales et sonores, oniriques, utopiques, fruit de l’imaginaire d’une remontée improbable du temps (à rebours, inventée par Huysmans ?). Merveille de poésie qui, outre le succès public évident qu’elle reçoit, rappelle que la dimension historique – fût-elle fantasque, abstraite, baroque – a toujours été présente dans City Sonic et cette perspective, qui contextualise les arts sonores, est absolument déterminante pour les penser ! Ensuite, le parcours s’organisera en sollicitant, tout à la fois, des thématiques régulièrement interrogées par le festival et son directeur artistique Philippe Franck, mais aussi fréquemment à l’œuvre dans la création sonore expérimentée par les arts plastiques. Ainsi du disque vinyle (dont la série des Portraits audacieux de Damien Bourniquel propose une variation sur le portrait de l’artiste sonore), ou de la cassette audio dont l’histoire dans les avant-gardes des années 1980 est exposée dans Cassette Art (art de la cassette, vintage « créatif, sonique, graphique et relationnel »), ainsi des partitions expérimentales de Baudouin de Jaer augmentées d’un violon en suspens dans Vue panoramique sur les musiques curieuses pour violon seul avec sourdine, et de la déclinaison d’instruments de musique utopiques que proposent les valises transformées en boîtes à musique de Wang Chung-Kun (Sound of Suitcase), les cadres vides de tableaux ou les montants de fenêtres absentes, interactifs et musicaux, de Mathieu Chamagne (Apertures) et les soleils monocordes et géants que le spectateur doit activer dans les jardins du Beffroi (Evo-Sun du collectif Amadeo).

Sonic pirates au Mundaneum, City Sonic, Mons 2015. DR.

Sonic pirates au Mundaneum, City Sonic, Mons 2015. DR.

À l’instar de l’évocation solaire de cette dernière œuvre, les quatre éléments sont une préoccupation constante – parfois en creux mais toujours activable ! – de City Sonic. Dès lors, les nuages en plastiques, phosphorescents et aveuglants de Tumulte de Helga Dejaegher entreront en résonance avec une goutte d’eau qui chute sur une plaque brûlante dans Relative Perception de Chang Yung-Ta. Dans la perspective – immatérielle, atmosphérique, transparente, éthérée – d’une telle poétique, le son des intérieurs vides de Vacant Space de Janek Schaefer, en collaboration avec Chris Watson et David Tinapple, fait un éloge de « la vie [sonore] en notre absence » à partir, aussi, de photographies panoramiques d’intérieurs vides du monde entier… Tandis que l’œuvre méditative, minimaliste et hypnotique de Dominique Lawalrée De temps en temps, œuvre présentée dans La Chapelle du silence de l’extraordinaire Maison d’écoute**, prolonge à son tour cette édition 2015 vers une esthétique du vide, de l’absence, du silence et de l’immatérialité… Actualité des arts sonores, donc, dans leur polyphonie, textuelle, plastique, visuelle : sémiologique et phénoménologique, sensible.

Alexandre Castant

Baudouin de Jaer, Vue panoramique sur les musiques curieuses pour violon seul avec sourdine, Carré des Arts, City Sonic, Mons 2015. DR.

*À Mons, le Doudou est le nom populaire d’une semaine de liesse collective – dont l’origine remonte au xive siècle – qui débute le week-end de la Trinité et s’achève avec, pour apogée, le folklore de La Ducasse rituelle.
**La Maison d’écoute Arsonic est le nouveau lieu du manège.mons, inauguré dans le cadre de Mons 2015, et initié par le compositeur et directeur de l’Ensemble Musiques Nouvelles Jean-Paul Dessy.

City Sonic #13, festival international des arts sonores, 12-27 septembre 2015, Mons (Belgique), divers lieux.
www.citysonic.be

Anne-Laure Chamboissier et Philippe Franck, en collaboration avec Gilles Coudert, Poésie Action : Variations sur Bernard Heidsieck, a.p.r.e.s. éditions/Centre national des arts plastiques, Paris, 2014, 20€.

Dominique Lawalrée, De temps en temps, La Chapelle du silence (Maison d’écoute), City Sonic, Mons 2015. DR.

Dominique Lawalrée, De temps en temps, La Chapelle du silence (Maison d’écoute), City Sonic, Mons 2015. DR.

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