CITY SONIC # 12 – FESTIVAL INTERNATIONAL DES ARTS SONORES / FANTOMES SONORES ET AUTRES DOUBLES

La douzième édition de City Sonic, programmée à quelques mois de Mons 2015 – Capitale européenne de la Culture, invite au fil de la découverte des œuvres exposées à une réflexion sur une thématique aussi ludique ou mélancolique que grave et inquiétante des fantômes, ou plutôt du fantomatique (l’année dernière, c’était l’écologie sonore qui, par la bande, apparaissait comme la logique des œuvres présentées…). Dès lors, resserrée sur la présentation des œuvres de jeunes artistes émergeants – fruits pour l’essentiel d’une résidence artistique à Mons -, ce festival de la prospective expose, comme à son habitude depuis 2003, des explorateurs des arts sonores : plasticiens, musiciens ou vidéastes à la recherche de contrées inconnues. Mais, cette année, peuplée d’âmes errantes… Morceaux choisis…

Vivian Barigand, Six Years Ago, City Sonic 2014. DR.

Traces… Au sol, les empreintes d’une performance qui a eu lieu, les traces de mouvements de cet événement inscrites sur le monochrome d’une très belle terre de sienne… Au-dessus d’elles, une structure complexe et en papier, composée à partir d’une image de la centrale nucléaire de Fukushima, une structure découpée, évidée, abstraite et qui évoque, étrangement, une partition imaginaire en suspens… Tels niveaux de flottaison constituent l’installation de Matt Coco intitulée Fantômes.

Traces (magnétiques)… Bruit – comme un souffle doux – des bandes qui passent et se déroulent des cassettes magnétiques d’Immobility de :Such : cette installation propose un réseau de lignes magnétiques aériennes et fragiles, un volume de traces en suspens.

Souffle… Grondement bas et continu dans Infinite White Noise de Wilson Rose où un ensemble de ventilateurs produit un souffle qui, en s’engouffrant dans un énorme plastique blanc, construit dès lors une créature éléphantesque, molle et insaisissable, fantomatique, lynchienne et faite de mille vibrations.

Voix… L’installation Let There Be Light d’Olivier Gain met en scène des bougies « sonorisées » comme un chœur, des lumières qui jouent du clair-obscur, et révèle ainsi le passage ou l’analogie possible entre le silence magnétique ou le souffle luminescent de bougies, d’ampoules – leur électricité -, et la présence éthérée de la voix… Cette « chorale lumineuse » est enregistrée comme autant de fantômes qui transmettent et transportent des messages de l’au-delà.

Mort… Dans Strange Meeting in An Empty Space, Stéphane Kozik et Julia Hadi ont, tout à la fois, réalisé une performance et un film… Dans un paysage sublime de la région d’Aragon en Espagne (déclinaison azuréenne de l’horizon et d’éléments organiques et minéraux), l’arrivée d’une nuée de vautours est filmée : le bruit qu’ils font monte avec effroi. Une danseuse en noir (Julia Hadi) réalise une danse (macabre ?) au milieu d’eux… Les apprivoise-t-elle ?

Deuil… Sur le site des Anciens abattoirs, deux vidéos séparées par un rideau offre au spectateur un incroyable diptyque. Kaly Yuga de Pao Paixao et Phil Maggi en constitue la première partie. En Inde, en plongée, vu d’en haut, ce que draine le Gange a été filmé d’une barque par les artistes : des poubelles, des fleurs merveilleuses, féeriques, mauves et vertes, mais aussi des corps morts d’animaux ou d’hommes dévorés par des vers… Stupéfiant… Vie de l’eau qui draine la mort : une histoire de l’image depuis Narcisse et dans sa version trash… En vis-à-vis, il y a Echo System de Stéphane Kozik, où des sons depuis l’intérieur d’une piscine sont diffusés : puissance magique d’une eau qui évoque cette fois du lait.

Blanc et noir… Fantôme d’une histoire déçue, triste, brisée, magnifiquement traduite par Vivian Barigand dans Six Years Ago où des verres en suspens – disposés par deux, dans un halo de lumière et sur des graviers – frôlent le sol pour, au fil d’un léger balancement dans l’espace, se casser dans un tintement d’une douceur émouvante, et dans des éclats matiéristes de couleur blanche éblouissante. Inversement, dans City Live Streaming d’Adrien Lefebvre, des sons urbains procédant d’une topographie précise et mondiale sont diffusés : les ombres de trois hauts parleurs sont projetées sur un mur, des silhouettes noires sur une surface blanche… Deuil des fantômes ?

C’est l’autre écriture de ce festival… Une déclinaison de doubles, de diptyques, de contraires ou d’oxymores… Le diptyque, virtuel donc, composé de Kaly Yuga de Pao Paixao et Phil Maggi et d’Echo System de Stéphane Kozik y participe, mais aussi, sur le site des Abattoirs, deux vidéos sur la ville de Mons, espaces qui se répondent dans l’espace… Ainsi, dans Cut in Movement d’Ariane Loze, Mons est montré comme une ville en mouvement dont la population compose une chorégraphie urbaine… En vis-à-vis, il y a Tether de Sam Spreckley, soit un monde pastoral et animalier filmé à Mons : sa nature où une fleur, filmé en gros plan, prend soudain feu… Autre système d’inversion, Boxe to Boxe de Nicolas Gaillardon. Deux hauts parleurs sont posés, face à face, l’un contre l’autre. Le son de l’un est diffusé dans celui de l’autre, sous-tension, réverbéré… Enfin, une sélection de vidéos conduites par Art Zoyd montre une magnifique exploration de l’image et du son quand, dans d’autres pièces comme Borne Archipel, Threads de Fabien Zocco ou différemment la vitrine Optical Sound Window de Pierre Beloüin, c’est cette fois le texte, l’image et le son qui sont expérimentés. Autres figures de l’altérité sémiotique…

Alexandre Castant

Philippe Franck, directeur artistique de City Sonic, dans le magasin d’arts sonores du festival. DR.

City Sonic # 12 – Festival international des arts sonores
Mons (Belgique), divers lieux
11-27 septembre 2014

À l’occasion de cette douzième édition de City Sonic, on notera la parution en septembre 2014 du numéro 2 de la passionnante revue Optical Sound ainsi que, chez l’éditeur éponyme, le disque vinyle Music For Death (from circle to square) conçu avec des musiciens et des plasticiens proches de ce label/maison d’édition.

http://citysonic.be/festival2014/
http://www.optical-sound.com/