BETTY TOMPKINS FUCK PAINTINGS

La galerie Rodolphe Janssen vient de montrer un ensemble de Fuck Paintings. Betty Tompkins peint depuis 1969 des pénétrations traitées en nuances de noir, blanc et gris d’une manière proche de l’hyperréalisme.

Elle s’inspire directement d’images pornographiques qu’elle interprète d’avantage qu’elle ne les reproduit. Bien que la facture si spécifique de sa peinture adoucit quelque peu le sujet, celui-ci ne perd pourtant rien ici de sa radicalité. Les toiles de Betty Tompkins possèdent une « puissance » visuelle que je qualifierais en terme d’efficacité – j’entends par là la force avec laquelle elles s’imposent à vous – à la fois dû au sujet et à la manière dont il est peint.

Abstractions et représentation

Étonnamment, les Fuck Paintings instaurent une lecture très binaire. D’une part, la vue du sexe (qu’il y ait pornographie ou non) induit d’emblée un rapport binaire : c’est le plaisir et le désir pour qui l’interprète positivement, et l’effroi sinon le dégout pour qui la rejette. Puisqu’il est notre corps et notre intimité même la question du sexe reste la moins neutre que connaisse l’humain. Elle est partagée par tous et propre à chacun à ce point que le spectacle de la sexualité suscite étrangement d’avantage d’agitations et de controverses que celui de la guerre. Nous avons donc perdu notre rapport naturel à la sexualité au profit d’un rapport culturel. L’animal agissant par nature ne connaît en effet ni effroi ni pornographie. L’œuvre de Betty Tompkins, les Fuck Paintings, Cunt Paintings ainsi même que les Kiss Paintings induit cette lecture binaire inhérente à la monstration du sexe. Elle ne laisse par conséquent jamais le regardeur indifférent.

D’autre part, cohabitent ici à la fois figuration et abstraction. Comme leur nom l’indique, les Fuck Paintings sont représentation de l’acte sexuel avec force et détail. Cependant, la précision du sujet et le close-up mènent à l’abstraction. Le choix du sujet, d’une part, limite volontairement l’artiste aux combinaisons possibles entre des verges et des orifices aussi variés soient-ils. Betty Tompkins a aussi choisi de ne montrer de l’acte sexuel que la pénétration elle-même, les plans se trouvant nécessairement très rapprochés. Le sentiment d’abstraction nait directement des géométries obtenues. Pour aller plus loin dans l’interprétation de l’œuvre de Betty Tompkins dans le sens de l’abstraction, je retiendrai ses dessins censurés. Suite à la censure de son travail en 1973 (2), elle décide d’utiliser des tampons « Censored » pour couvrir, non sans ironie, les éléments les plus explicites de ses compositions. La figuration se trouve ici directement questionnée. Les Fuck Paintings sont donc habitées par une évidente dichotomie entre figuration et abstraction. De manière très binaire, elles peuvent être vues comme abstractions aussi bien que comme représentations.

De la même manière, le plaisir est peut-être précisément le sujet des Fuck Paintings de Betty Tompkins : le plaisir sexuel bien évidemment, ou le cas échéant le plaisir du regardeur. Ne mésestimons pas la place du voyeur car l’art comme la pornographie ne s’adressent qu’à lui. Supprimez le regardeur de l’art et l’art n’est plus vraiment, puisque l’endroit où il est montré conditionne son statut en tant qu’œuvre. Supprimez le regardeur de la pornographie et elle devient sexualité. Au final, la contemplation du regardeur dans l’art n’opère t-il pas de la même manière que celui de la pornographie dans bien des cas ?

L’œuvre de l’artiste révèle à quel point le plan rapproché dans l’image pornographique est toujours une abstraction.

C’est Mitchell Algus qui avait redécouvert – il possède peut-être un don pour ça – le travail de Betty Tompkins après une période où la critique l’avait oublié. Si elle est présente dans d’importantes collections américaines, l’œuvre de Betty Tompkins reste aujourd’hui assez rare en Europe. Nous l’avions vu en France en 2003 quand Bob Nickas, curateur invité de la biennale de Lyon C’est arrivé demain (1), avait décidé une mise en regard d’un ensemble de peintures de Betty Tompkins et Steven Parrino. La confrontation des deux peintres induisait à interpréter les plis des monochromes gris recadrés de l’un comme étant semblables aux plis de verges et des lèvres de l’autre. C’est donc par l’intermédiaire de Bob à Lyon que j’ai découvert l’œuvre de Betty et depuis lors mon intérêt pour son œuvre n’a pas cessé de croître. En 2004 une Fuck Painting de 1969 avait fait l’objet d’une acquisition par le Centre Pompidou, par ailleurs brillamment montrée dans l’exposition Elles.

L’entrée de Betty Tompkins successivement chez Andrea Caratsch à Zurich puis chez Rodolphe Janssen à Bruxelles permet aujourd’hui à l’artiste d’entrer dans des collections privées en Europe.

Il faut dire que les œuvres sont nécessairement rares compte tenu de la durée d’exécution de chaque peinture. Chaque exposition de Betty Tompkins mérite donc, comme qui dirait, de faire des kilomètres.

Jérôme Lefèvre

 

(1) : C’est arrivé demain – Biennale d’Art Contemporain de Lyon en 2003. L’équipe organisatrice du Consortium de Dijon avait souhaité travailler avec des commissaires invités : Bob Nickas, Anne Pontégnie et Stéphanie Moisdon.

(2) : En 1973, Betty Tompkins est invitée à montrer deux Fuck Paintings à Paris lesquelles n’ont en raison de leur sujet pas passé la douane. De cette réflexion est née la série des dessins censurés, renouvelée à chaque épisode de censure.

 


Betty Tompkins Installation View : ‘Fuck Paintings’, Courtesy : Galerie Rodolphe Janssen

Betty Tompkins Fuck Paintings
Galerie Rodolphe Janssen, du 16 février au 17 mars 2012
Rue de Livourne – Livornstraat 35
1050 Brussels Belgium
http://www.galerierodolphejanssen.com