AGNÈS VARDA – LA COMMUNAUTÉ DES IMAGES

Marie dans le vent, 2014 Photographie et tirage argentique sur baryté warmtone, vidéo HD blu-ray en boucle 108 x 192 cm - Format 16/9ème © Agnès Varda Courtesy Galerie Nathalie Obadia.

Comme le titre de l’exposition Triptyques atypiques le précise, c’est d’abord une forme particulière – déjà expérimentée dans Le Triptyque de Noirmoutier en 2004-2005 – qui est sollicitée en trois fragments, trois images ou trois panneaux, par la cinéaste, documentariste et « visual artist* » Agnès Varda. Dès lors, si les pièces qui constituent cette exposition articulent différents médiums entre eux (photographie, vidéo, cinéma, installation…), elles en développent surtout la perception sensible, sensorielle, spatio-temporelle… Ainsi d’une photographie néoréaliste en noir et blanc (Petit chien, vieux Paris, 1949-2014) exposée en triptyque et donc en trois temps, ou des photographies cette fois présentées dans des retables à trois volets qui peuvent se rabattre, conçus avec des cadres en métal « vaguement inspirés de ce que font les artisans mexicains », et, au centre desquels il y a un portrait photographique : Femme à tourterelle, Miquel Barcelo ou Rosalie, ma fille, des œuvres de 2014. Ainsi, également, de l’association images fixes et images vidéo souvent expérimentée dans l’exposition à travers, par exemple, des Portraits à volets vidéo, triptyques composés d’une photographie en noir et blanc, présentée au centre de deux images filmiques projetées (Marie dans le vent, 2014 ; Achille et Paris du Cirque Phocéen, 2014 ; Alice et les vaches blanches, 2011). Mais aussi par le biais de l’extraction de l’image-fixe de l’image-mouvement : des photogrammes du film Sans toit ni loi constituent les deux triptyques Temps capturé I et II, 2014. Enfin, si l’exposition Triptyques atypiques s’ouvre avec Le Puzzle des 5 Bacheliers (2014), la composition morcelée d’un puzzle en trois volets qui présente nus, de face ou de dos, cinq bacheliers sur la plage de Noirmoutier, elle se clôt avec Beau comme… (2014), installation faite à partir des trois matériaux qui découlent de la citation des Chants de Maldoror de Lautréamont (machine à coudre, parapluie et table de dissection…). Or, l’objectif du retable souvent en triptyque étant de pouvoir se fermer, et de ne proposer à la vue que, temporairement, ce qu’il cache traditionnellement, on peut légitimement se demander si cet éloge des triptyques n’est pas, en réalité, une espèce de jeu de piste, dans l’exposition, de ce qu’ils peuvent ou pourraient cacher. Comme s’il y avait un secret à découvrir… Où l’on verrait apparaître, se révéler au sens photographique du terme, et à l’issue de ce parcours dans des œuvres récentes, une variation fragmentaire et brève, émouvante, bouleversante parfois, ludique aussi, sur le voyage dans le temps qu’Agnès Varda affectionne tant de faire avec ses images… Un voyage dans le temps de son propre travail… L’artiste qui, soit en dit en passant, a souvent fait dans ses films l’éloge du puzzle, donnerait alors avec Triptyques atypiques une évocation, subtile, espiègle et secrète, de certaines des pistes de recherche déjà ouvertes par ses photographies, ses films de fiction ou ses documentaires, ses installations… Bref, un portrait chinois, un jeu de piste ou un puzzle, un retable, un triptyque en forme de miroir et d’autoportrait de son œuvre ?

La famille, la familiarité, la communauté
Les photographies d’enfants (Alice, Achille, Paris…), de jeunes hommes post-adolescents (les cinq bacheliers) ou de la fille d’Agnès Varda, Rosalie, ainsi que le parapluie cassé dans l’installation Beau comme… qui, dans l’exposition Triptyques atypiques, fait songer à d’autres parapluies (ceux de Cherbourg, évidemment, et donc au film de son époux défunt Jacques Demy) évoquent une notion importante dans l’œuvre de Varda dont elle a si souvent pris acte, celle de la famille, et, ce faisant, des communautés auxquelles on appartient avec familiarité. Humanité bouleversante d’une femme seule avec son fils dans Los Angeles dans Documenteur (1981) ou, inversement, d’une jeune fille en rupture de toute socialisation dans Sans toit ni loi (1985), l’idée de famille et de communauté, d’appartenance, de solitude et d’exil traverse, sous forme de recherche ou de deuil, l’œuvre d’Agnès Varda… Or, précisément, en contrepoint de celle-là et qui la nourrit, une autre idée de famille apparaît, une autre communauté : celle des images… Dans Triptyques atypiques, les images (photographie, cinéma, vidéo) fusionnent avec une telle cohésion que, à l’instar de l’emploi des photogrammes de Sans toit ni loi, elles figurent une forme d’unité – par-delà la diversité des médiums et des matériaux –, et construisent une habitation de l’image, hospitalière et bienveillante. Agnès Varda ne disait-elle pas, en 2008 dans le film Les Plages d’Agnès à propos de Ma Cabane de l’Échec (2006) constituée de pellicules de film : « Quand je suis là, j’ai l’impression que j’habite le cinéma, que c’est ma maison, il me semble que j’y ai toujours habité »…

Une question de géographie
Il y a au moins deux lieux essentiels à l’œuvre d’Agnès Varda qui sont présents dans Triptyques atypiques. La plage de Noirmoutier où ont été photographiés les jeunes garçons du Puzzle des 5 Bacheliers, et qui est notamment à l’origine de son merveilleux film en forme d’autoportrait Les Plages d’Agnès, et le village de Cournonterral où se déroule la scène du carnaval que montrent les photogrammes de Sans toit ni loi dans Temps capturé I et II. On y reconnaît Sandrine Bonnaire, maculée de traces de lie de vin, dans l’un des rares moments du film où, terrorisée, elle cède… Mona, le personnage qu’elle interprète, est alors prise en chasse par les épouvantails humains des Pailhasses, lors du carnaval aussi spectaculaire que traditionnel et effrayant qui se déroule, chaque année, à Cournonterral depuis le xive siècle. En effet, y compris dans la mort, le personnage de démunie à l’extrême que Mona représente tiendra toujours tête au réel… Il est impossible, du point de vue cinéphilique, de revoir ces images sans penser à ce moment esthétique, politique, proprement cinématographique que fut la sortie de ce film en 1985. Porté par Sandrine Bonnaire, jeune actrice que Maurice Pialat venait de révéler deux ans auparavant dans À nos amours, le film restitue l’errance, entre Montpellier et Nîmes, d’une jeune fille marginale avant qu’elle ne meure de froid, et en dépeint la chronique de la pauvreté, du courage, de la fatalité… Entre l’Hérault et le Gard, cette région qu’Agnès Varda connaît bien – sa famille s’était installée à Sète après son exode de Belgique en 1940 – et dont une description picturale des paysages est donnée, dans le film, avec une précision réaliste et poétique aiguë. Ainsi, ces paysages austères, froids dans la blancheur rasante de l’hiver, faits de platanes dont l’ombre se projette sur des façades sables, sur des bâtisses abandonnées (celles d’une Méditerranée paysanne, protestante, fantomatique), ces maisons de maîtres délabrées, ces mas entourés de vignes désertées, de ceps et de sarments noueux, archaïques, comme séculaires, mythologiques, ces pins, ces cyprès qui se découpent dans un ciel venteux donnent un décor légendaire, ouvert et terreux, à ce film de la tragédie sociale et de l’isolement. Ils montrent aussi l’importante des lieux, du génie des lieux – on pourrait aussi simplement dire de la géographie – dans l’œuvre d’Agnès Varda. Et les photogrammes de Temps capturé I et II des Triptyques atypiques réactivent, à travers les Pailhasses et Cournonterral comme décor, l’approche géo-poétique qu’a du monde cette artiste.

Photographies, mots, cinémas – dispositif
Dans Triptyques atypiques, l’installation Beau comme… est constituée d’une table de dissection, d’une machine à coudre renversée et d’un parapluie usagé, cassé, émanant du sixième chant de Maldoror qui bouleversa André Breton : « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ! » La citation de ce poème en prose – son texte manuscrit apparaît dans l’installation sur des bouts de papier dont le spectateur peut se saisir – est donc, aussi, un hommage au surréalisme, mouvement artistique qui a accompagné la relation à l’art d’Agnès Varda, mais aussi des cinéastes de sa génération dont elle fut proche comme Alain Resnais, qui a souvent manifesté son admiration pour ce mouvement, ou encore Chris Marker. Cette citation (re)dépose également le langage (poétique) et tout simplement le texte, les mots, au cœur de son projet. À cet égard, Chris Marker, qui apparaît sous les traits du chat Guillaume-en-Égypte dans Les Plages d’Agnès, lui demande pourquoi elle est passée de la photographie à la cinématographie… « Je me souviens, répond-elle, j’avais envie de mots, je croyais que si on mettait d’un côté des images, de l’autre côté des mots, cela ferait du cinéma, bien sûr j’ai appris que cela était autre chose après… » S’il y a, rétrospectivement, une forme d’évidence à ce que l’inventeur du dispositif de La Jetée, film entre photographie et sons (voix, musique, et mots…) pose cette question, la réponse d’Agnès Varda n’en est que plus significative… En effet, du film Ulysse (1982), recherche sur le devenir des protagonistes d’une photographie, à l’ouverture du film Les Glaneurs et la glaneuse en 1999-2000 (la recherche du sens du mot « glaner » est précédée d’un plan-fixe sur des volumes de livres tel que, au début de l’histoire de la photographie, William Henry Fox Talbot le fit dans The Pencil of Nature !), le mot est intiment lié au devenir de la photographie et du cinéma dans l’œuvre d’Agnès Varda. Et l’installation, interactive et ludique, Beau comme… produit une mise en image du langage même qui s’inscrit dans l’histoire des dispositifs artistiques – où le mot devient objet plastique – de la cinéaste.

Marie dans le vent
Dans Sans toit ni loi, le vent – mistral ou tramontane – semblait être l’un des acteurs : il apparaît d’ailleurs, sur l’affiche du film, dans la chevelure ou l’écharpe de Mona… Et le catalogue de l’exposition d’Agnès Varda au Musée Paul Valéry de Sète s’ouvrait en 2012 avec cette citation : « La vie est variée, l’art est comme le vent./Décrivez-moi le vent. Quel vent ? »

Marie dans le vent apparaît parmi les premières œuvres de Triptyques atypiques. Une photographie en noir et blanc y représente une jeune femme, ses cheveux dans le vent balaient son visage et son regard fixe l’objectif, elle tient dans la main, mise en abyme, image comme incrustée, un jouet pour enfant, un moulin à vent, et de part et d’autre deux images vidéo en couleur sont installées, elles figurent des éoliennes sur un paysage vide… Le vent, au cinéma, on en filme la conséquence, ce qu’il produit sur le paysage, son expression sonore est quant à elle complexe à enregistrer, mais possible au prix de multiples efforts ; quant à la nature proprement visuelle du vent, elle, c’est l’invisible, le vent c’est la question même du cinéma, c’est l’immatériel, le sonore et l’irrésolu… Ce travail de la communauté des images dans Marie dans le vent, entre photographie, vidéo et le mouvement du vent, déplace alors dans l’exploration du visible et de l’invisible l’objet de l’exposition Triptyques atypiques. Portrait chinois, jeu de piste ou puzzle, retable ou triptyque en forme de miroir ou d’autoportrait, l’œuvre d’Agnès Varda se fréquente comme un jardin secret.

Alexandre Castant

*Le communiqué de presse de l’exposition indique en effet qu’Agnès Varda préfère ce terme anglais à celui de plasticienne pour définir l’activité qu’elle a commencée en 2003.

Agnès Varda
Triptyques atypiques
Galerie Nathalie Obadia
3, rue du Cloître Saint-Merri
75004 Paris
jusqu’au 5 avril 2014.
www.galerie-obadia.com