Spéciale dédicace pour un ami disparu

Les BLOCK étaient trois jusqu’à samedi dernier. Hélas, Pascal Riffaud nous a quittés trop rapidement. Afin de saluer sa mémoire, j’ai décidé de mettre en ligne l’article écrit sur le dernier bâtiment d’importance de l’agence : l’ETOILE à Evry-sur-Seine. Pascal m’en avait fait la visite le 22 mai dernier, un vrai plaisir. 
Je salue ses deux compères Denis Brillet et Benoit Fillon.
Christophe Le Gac

 

En septembre 2016, les nantais de BLOCK architectes livraient le bâtiment au nom discutable d’ETOILE pour Espaces et Technologies Ouverts pour l’Innovation des Laboratoires et des Entreprises. Situé sur le Campus de l’Institut Mines-Télécom, à Evry-sur-Seine, cette architecture répond à l’évolution des nouveaux métiers « numériques » et absorbe l’augmentation des effectifs (étudiants et personnels). A l’intérieur du complexe, les nombreux programmes dans le programme ont engendré un véritable cadavre exquis de matériaux et de collages d’espaces. A l’extérieur, un volume-socle vient se lover sous un autre plus aérien, véritable « billboard » urbain.

Vue du Campus SudParis & Ecole de Management - Institut Mines-Télécom, dénommé ETOILE, pour simplifier la complexité du programme et sa communication.  Courtesy BLOCK architectes et Philippe Piron photographe.

Vue du Campus SudParis & Ecole de Management – Institut Mines-Télécom, dénommé ETOILE.
Courtesy BLOCK architectes et Philippe Piron photographe.

De la complexité du programme à un double bâtiment socle et signal

Dans un monde en mutation technologique, les industries créatives semblent remplacer les industries productivistes, tout au moins dans certains pays du vieux continent qui ne souhaitent pas uniquement subir les fluctuations des marchés financiers mais proposer des services pour la santé public et anticiper le devenir de l’homme à l’ère du binaire. La Communauté d’Agglomération d’Evry Centre Essonne devenue aujourd’hui Grand Paris Sud Seine-Essonne-Sénart a décidé de miser sur les technologies numériques, la recherche et l’innovation. Avec l’Institut Mines-Télécom et son Campus SudParis – Télécom Ecole de Management installé le long de la N7, cette banlieue peu sexy tente de se placer dans le Grand Paris comme une petite Silicon Valley. La Communauté d’Agglomération n’a pas tort. Non loin du centre ville d’Evry, l’entité ETOILE est encadrée par l’Institut de Biologie (Université d’Evry-Val-d’Essonne), par les Centres Nationaux de Séquençage et de Génotypage (CEA-Genopole) et par le Centre Hospitalier Sud-Francilien(CHSF). Un atout pour le pôle ETOILE car quatre des six plateformes technologiques qui le constituent, s’orientent vers le médical. Leur nom mérite de les citer : « Bio-MICA dédiée à l’imagerie médicale et la bio-imagerie, Micro-fluidique pour la manipulation et l’imagerie des gènes en molécule unique, HADAPTIC pour les outils d’aides aux personnes handicapées et dépendantes, et, IS Lab, dédiée aux systèmes d’information pour les objets connectés et la eSanté. Les autres plateformes développent toutes les infrastructures numériques utiles au développement des précédentes. Elles s’appellent « NCF pour le cloud et les réseaux de nouvelle génération, THD pour les réseaux fibres très haut débit ». Il faut y rajouter un « living lab (EVIDENT) », en clair, un logement dans lequel sont testées toutes les expérimentations consacrées à la santé. Une petite factory – un FabLab – remplie d’impressions 3D et autres outils CFAO dans l’optique de réaliser des prototypes, style prothèses et consorts. Et comme il faut bien trouver des débouchés à toutes ces recherches et développements, un incubateur – « IMT Starter » – a été créé ; il peut accueillir 25 projets de start-ups. Chaque groupe dispose d’un auditorium de 300 places, avec un magnifique mur de béton brut de décoffrage comme fond de scène ! Une dernière subtilité, le projet KIND s’assimile à un groupe de travail porté sur la veille technologique de la société en voix de digitalisation. Pour le dire autrement, l’intelligence économique appliquée au Big Data, et par extension à la vie privée de chacun, constitue l’ADN du KIND. Après l’énoncé de cette pluie d’acronymes, de mots anglais, il n’est pas facile d’en imaginer une synthèse.

Véritable maelström de sous-programmes, tous liés à la biologie, au numérique, au flux, au langage binaire, au pixel, la commande du maître d’ouvrage – l’Institut Mines-Télécom – se révèle complexe. Comment les architectes la mettent en espaces ? Comment articulent-ils les différentes entités pédagogiques, de recherches et entrepreneuriales ?

Vue du Campus SudParis & Ecole de Management - Institut Mines-Télécom, dénommé ETOILE. Courtesy BLOCK architectes et Philippe Piron photographe.

Vue du Campus SudParis & Ecole de Management – Institut Mines-Télécom, dénommé ETOILE.
Courtesy BLOCK architectes et Philippe Piron photographe.

L’ETOILE comme un feed-back du paysage suburbain d’Evry-sur-Seine

A partir de ce riche programme mixte, les BLOCK décident de répondre par l’analyse du territoire, d’un point de vue topographique, visuel (l’extérieur) et fonctionnelle (l’intérieur). Lors d’une conversation diffusée dans la revue Mouvement (#72, Janvier-Février 2014), ils racontaient à quel point « la forme de notre production découle du contexte dans laquelle elle s’inscrit. (…) Dans notre travail, la question du contexte est médiatisée par l’empreinte et le caractère hybride de nos productions. Nos projets partent d’objets trouvés que nous assemblons et reconstruisons. Ce sont des signifiants que nous nous efforçons de remplir. » Et de rajouter : « Il faut distinguer le contexte de travail qui détermine les conditions administratives, réglementaires, financières, bref le contrat, et le contexte physique de l’œuvre. Nos productions (…) participent de l’index, d’une empreinte. »

Postmodernes, modernes, contemporains donc, les BLOCK choisissent à Evry, de mélanger la théorie du hangar cher à Venturi avec un brutalisme assumé. Sur le site arboré, ils dessinent un volume horizontal, minéral, brut, comme extrudé du sol – le « bâtiment socle » -, associé à un parallélépipède rectangle, légèrement suspendu, de même largeur mais étroit – le « bâtiment signal ». Il est composé d’une structure poteaux-poutres-planchers béton, recouverte de bardages métalliques. Le « bâtiment socle » affleure ce dernier ponctuellement. Lorsque vous arrivez en voiture par la RN7, l’édifice se profile telle une masse grise et compacte. En le dépassant, l’image du « billboard » à la « I’m a monument » vient à l’esprit, mais sans les couleurs criardes habituelles, grise, comme tout droit sorti d’un bain de peinture hydrosoluble (cataphorèse). Une fois doublé, cet écran habité ressemble à une construction à la Minecraft et ses « Boxels » (pixels en 3D bruts). Cette référence à un des jeux vidéo les plus pratiqué dans le monde correspond bien à l’esthétique du trio nantais. Ils préfèrent revendiquer le pixel au détriment du vecteur, l’aspect inachevé au rendu hyper léché.

D’ailleurs, une fois à l’intérieur règne globalement une esthétique de la bricole. Ce sentiment s’exprime notamment par l’emploi de matériaux industriels, a priori non nobles (panneau laine de bois acoustique, acier galvanisé, contreplaqué de coffrage en pin filmé, tôles cannelées, style grange de ferme), et la volonté affichée de laisser les gaines électriques tomber du plafond et de ne rien figer dans le marbre. Comme si tout était « work in progress ». A l’inverse, les architectes n’ont pas traduit la complexité du programme par une complexité des circulations et des volumes intérieurs. La rationalité des plans permet de s’y retrouver aisément et l’orthogonalité des espaces intérieurs offre aux chercheurs toutes les possibilités d’usage. Dans cette architecture, un monobloc horizontal, à facettes métalliques ajourées, et un « billboard » habité, entouré d’une grille pixélisée, s’opposent et s’assemblent à un aménagement intérieur très strict, composé d’une variétés de matières, de nuances et de tonalités.

Vue du Campus SudParis & Ecole de Management - Institut Mines-Télécom, dénommé ETOILE. Courtesy BLOCK architectes et Philippe Piron photographe.

Vue du Campus SudParis & Ecole de Management – Institut Mines-Télécom, dénommé ETOILE.
Courtesy BLOCK architectes et Philippe Piron photographe.

Un terrain de jeu pour Houellebecq

A Evry-sur-Seine, nous sommes entre La carte et le territoire de Houellebecq (Flammarion, 2010) et Le Grand Paris (Gallimard, 2017) d’Aurélien Bellanger – A lire absolument ! Michel, le héros des romans de Houellebecq, travaillerait dans la plateforme THD (Très Haut Débit). Il se trouverait en pleine déprime après une rupture amoureuse avec une patiente volontaire du « Living Lab EVIDENT » – l’appartement remplie d’outils conçus par HADAPTIC et connectés par les dispositifs TIC pour la santé / dépendance provenant des start-up d’IMT Starter. Cet ensemble offert à la recherche, à l’innovation et au monde du business émergent, que représente l’ETOILE, n’est pas sans rappeler l’ambiance du Sophia-Antipolis de James Graham Ballard, et son Eden-Olympia : une « cité intelligente » dans laquelle un docteur a assassiné dix cadres supérieurs. Nous ne souhaitons pas que ce scénario se réalise à Evry. A vrai dire si, mais seulement dans un prochain épisode de l’excellente série britannique Black Mirror dans lequel le Campus servirait de décor. Le principe de cette TV Show est de mettre en scène dans une fiction narrative, les objets inventés dans ce genre de laboratoires. (Rires)

Vue du Campus SudParis & Ecole de Management - Institut Mines-Télécom, dénommé ETOILE. Courtesy BLOCK architectes et Philippe Piron photographe.

Vue du Campus SudParis & Ecole de Management – Institut Mines-Télécom, dénommé ETOILE.
Courtesy BLOCK architectes et Philippe Piron photographe.

Fiche technique :

ÉTOILE – Espaces et Technologies Ouverts pour l’Innovation des Laboratoires et des Entreprises
Campus Télécom SudParis et Télécom Ecole de Management
Coût du projet : 9M Euros HT
Shon : 3 932m²
Conception 2012
Concours lauréat / Livré en 2016
Commande publique / Maître d’ouvrage : Institut Mines-Télécom
Maîtrise d’oeuvre : Block architectes mandataires
http://b-l-o-c-k.com/etoile/
Co-traitants : Base, Isateg, Itac, Area Canopée, Area Etudes, Architecture & Techniques

Article initialement paru dans CREE#380