New Territories (Roche & …) au FRAC Centre … enfin !

Enfin une institution française consacre une exposition à François Roche et son plateau d’immanence New Territories. Du 10 novembre au 28 février 2017, le FRAC Centre Val de Loire exposera les pratiques architecturales d’un architecte français bien ignoré en France (pas ailleurs, d’ailleurs !) sous forme d’une rétrospective des 25 dernières années d’une œuvre expérimentale, spéculative et d’anticipation. Je ne manquerai pas de revenir sur le contenu de l’exposition d’ici la fin de l’année.

Aux alentours des années 2000, j’avais eu l’occasion d’écrire sur une de ses réalisations françaises dans le sud de la France. Voici le texte paru dans la revue espagnole pasajesarquitectura.com en mars 2003. Pour information, il faut signaler que ce papier est un digest du feuilleton publié dans parpaings (entre 1999 à 2002).

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La Villa Barak : une architecture phénoménale
L’agence R&Sie… (François Roche & Stéphanie Lavaux) entre radicalisme et convivialité

François Roche, architecte français turbulent et provocateur, vient de signer sa première maison qui est aussi sa première réalisation construite. Habitué au concours et autres expositions de prestige (Biennale de Venise, ICA de Londres…), Roche est l’auteur, avec Stéphanie Davaux, d’une remarquable Villa dans le sud de la France, à Sommières, dans la région du Languedoc-Roussillon. A la fois radicale dans sa forme et son processus d’élaboration, la Villa Barak n’en demeure pas moins un vrai foyer où il fait bon vivre. Découverte !

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Lorsque la famille Barak décide de construire sa maison, elle fait appel au couple d’architectes François Roche et Stéphanie Lavaux. Publiés dans de nombreuses revues spécialisées et grand public, Roche & Lavaux sont reconnus pour leur travail sur le site. Ils partent du site et l’extrudent et le transforment en architecture. Cette démarche répond à la demande des Barak dont le terrain est fortement contraignant : il a un fort dénivelé (45% de pente). Relever le défi du site, rompre avec le régionalisme local (la maisonnette au crépi saumon et aux tuiles “canal”) et néanmoins créer une maison agréable à vivre constituent le cahier des charges élaboré conjointement après plusieurs séances de discussions. Résultat, une enveloppe formée d’une maille en résine (utilisée pour les serres agricoles dans les régions chaudes) flirte avec la pente du terrain – le pli – et la maison/foyer vient se lover dans l’interstice (entre le terrain et la maille). La maison disparaît dans le paysage de Sommières, elle est seulement visible une fois arrivée face à elle. L’espace intérieur est agréable à vivre et dispose de tout le confort nécessaire à une famille de quatre personnes. Villa radicale à plus d’un titre, elle est née d’une volonté extrême d’architecture.

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François Roche, architecte du process

Depuis maintenant une quinzaine d’années, François Roche est dans une politique de l’événement, pas celui de la simple agitation pour faire du bruit. Il fut longtemps considéré comme le jeune trublion de l’architecture française, de part ses déclarations tonitruantes sur les stars (Nouvel, Perrault, Portzamparc…) et sur les représentants de l’administration de l’architecture française (François Barré…) ; n’en demeure que Roche ne pense que par l’action. L’action – disait la philosophe allemande Hannah Arendt -, c’est l’agir, c’est-à-dire la liberté : la liberté de la contradiction, du paradoxe, du choc des contraires… L’objectif est de n’être, ni moral, ni sentimental mais “Ici et maintenant”. Roche est un homme des passions, du conflit, un infatigable soldat de l’anti-conformisme architectural. Proche du milieu de l’art contemporain (Pierre Huyghe, Philippe Parreno…), il en tire l’énergie du tout est possible avec peu : “Making with to do less” (Faire avec pour en faire moins), une culture du détournement, du recyclage et de l’ambiguïté. Toujours à l’affût des nouveautés dans les domaines des technologies, des sciences humaines, de la mode, des arts – toujours avec un regard méfiant -, il les assimile pour mieux les maîtriser et les adapter à ses besoins. Tout, chez Roche est affaire de tactique, de stratégie. Roche est un militant. Son attitude – entendre la faculté de se fondre dans n’importe quelle situation afin de mieux la retourner à soi : entre le caméléon et le Prédator – est un moyen d’échapper à “La” posture de l’architecte démiurge dont le geste “génial” règle tout. Cette attitude se traduit par la mise en place d’une méthode basée sur la critique de toutes les phases d’élaboration du projet architectural : le process in progress. Cette logique de projet peut paraître, a priori, complexe mais n’est autre qu’un travail basé sur l’aller-retour entre l’intention de départ et le contexte de destination de tout bâtiment : “le projet d’architecture est une distorsion du réel”. “Il ne s’agit plus d’opposer le projet à son contexte, comme deux hypothèses distinctes, mais de les lier par le processus de transformation même.” Cette procédure engendre un changement radical dans la destination de toute architecture. Elle devient une architecture-installation opposée à l’architecture d’inscription ancestrale, monumentale, immortelle et éternelle. Son “aura” tient à son assemblage unique dans un espace déterminé et tangible pour un certain temps. On a souvent cantonné Roche dans le rôle de l’architecte “tendance”, juste bon à faire de beaux dessins ou de belles images de synthèse, de beaux discours bien sentis, et que sa place était ailleurs qu’en architecture car cette discipline est bien trop sérieuse pour un “rigolo” comme lui. Mais voilà, la rencontre avec le couple Barak lui a offert l’opportunité de démontrer que toutes ses intuitions n’ont pu être formulé dans une construction physique, non par faute de rigueur ou de professionnalisme, mais simplement par manque de clients à la hauteur des ambitions de qualité architecturale espérée par François Roche.

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La Villa Barak, entre furtivité et territorialité

La Villa Barak est située sur un terrain à proximité du donjon de Sommières (département du Gard) face à un ravissant paysage escarpé d’oliviers et un terrain dont le dénivelé s’élève à quatre mètres. Ce contexte tend à rendre la présence de la Villa très problématique. Au contraire, R&Sie (L’agence de François Roche à l’époque) sont trop heureux de trouver enfin un terrain à leur convenance pour mettre à l’épreuve du faire toutes les réflexions qu’ils ont pu mener sur le “pli”, l’idée de territorialisation, la critique de la chaîne de la construction et l’expérience esthétique d’une architecture. Véritable lecteur de Deleuze, R&Sie aiment utiliser comme cahier des charges métaphorique et pratique la citation suivante : “Tout autre est le rhizome, carte et non-calque. Faire la carte, et pas le calque… Si la carte s’impose au calque, c’est qu’elle est tout entière tournée vers une expérimentation en prise sur le réel. La carte ne reproduit pas un inconscient fermé sur lui-même, elle le construit.”3 Ce passage de Mille plateaux de Deleuze & Guattari trouve son équivalence dans l’architecture de R&Sie… et sa parfaite adéquation dans la Villa Barak. Obligés de construire la maison au centre du terrain – endroit exact du pli physique – R&Sie… en profite pour séparer en deux la maison. Sur la partie haute du terrain, le salon-séjour : l’espace le plus public d’une maison. Sur la partie basse : les chambres et les sanitaires/douches de chaque côté de l’escalier qui glisse le long de la pente. Cette pratique concrète de la morphologie vient d’un travail sur les notions de carte, de territoire et de situation, elle remplace celles de calque, de plan et de site. La courbe de niveau, l’ensemble des éléments physiques, matériels, climatiques et sociaux : le territoire, et le contexte dans lequel le bâtiment s’installe, sont les données qui ont engendré cette architecture à mi-chemin entre serre agricole et foyer/maison. Une pensée de la situation et de son contexte sont en acte. Il y a une transformation mutuelle et non opposition entre le contexte et le bâtiment, entre l’organique et l’artificiel, le tout unifié sous une résille plastique qui détermine les espaces à coloniser. François Roche :“Territorialiser l’architecture, afin que le lieu retisse un lien, social, culturel, et de fait éthique, c’est l’enchâsser dans ce qu’elle s’apprêtait à détruire. C’est extraire des territoires la substance d’une construction, d’un aménagement, non seulement au regard des espèces corporelles qui l’habitent mais aussi des climats, des matières, des perceptions et des affects, dans un effort de dépouillement et d’absence.” Entre refuge et ouverture sur le monde, la Villa Barak a été conçue en pensant au F117. Cet avion militaire furtif a pour “qualité” de n’être vu qu’au dernier moment. C’est-à-dire une fois qu’il est trop tard ! Si l’on regarde la Villa vue d’en haut, il y a une similitude formelle avec Senoir Trend. Mais la ressemblance est plus à rechercher du côté de son principe de ne pas être repéré par les radars en captant et annulant les ondes de ces derniers. Grâce à son installation, sa forme et sa robe en plastique vert, la maison des Barak passe inaperçue lorsqu’on la cherche, c’est au dernier moment que l’on prend conscience de sa présence. Une fois devant-elle, une autre question : de quoi s’agit-il ? D’une serre désuète, d’une maison ou d’un dépôt d’armement militaire ? C’est seulement après avoir fait l’expérience de cette architecture-installation que nous pouvons en déduire qu’il s’agit bien d’un espace de vie convivial et d’un abri pour humains. Il y a une différence entre le perçu et le ressenti (le vécu) de ce milieu créé par l’interstice laissé vacant par ce pli topographique : la maison. Pour arriver à ce résultat, R&Sie… ont remis en question toute la chaîne de la construction. Premièrement, en détournant un matériau (la résille en plastique EMIS), habituellement employé pour la réalisation de serres agricoles en pays chauds. Deuxièmement, ils en ont confié la mise en œuvre à un professionnel autonome, régisseur dans un centre d’art contemporain. Troisièmement, l’imperfection des moyens et du résultat montre toutes les qualités humaines à l’ouvrage dans cette expérience de la réduction. Il y a réduction des coûts, des moyens humains, de l’intervention démiurgique de l’architecte, pour laisser place à un maximum d’effets sur le quotidien et sur la manière de penser l’évidence du présent de tous les jours. Le vocabulaire employé ci-dessus évoque volontairement celui de la philosophie phénoménologique. Pour comprendre les intentions de R&Sie… et les qualités intrinsèques de la Villa Barak, il faut revenir ou commencer par une description première de l’expérience esthétique de cette architecture plus proche de l’événement que de toutes autres valeurs patrimoniales. L’épreuve esthétique – dirait tout phénoménologue qui se respecte – est affaire de tension. Tension entre l’expérience vécue de la matière et de la forme, qui est toujours en conflit avec les présupposés, les stéréotypes du perçu. En somme : le phénomène de l’acte artistique contre tout Idéal artistique. A ce titre, François Roche est un phénoménologue car il mélange inconscience, pulsion et rationalisation. Il est radical dans l’application d’une méthode qui demande une exigence de réflexion sur la méthode elle-même, ses énoncés, ses applications et ses résultats sur la forme construite.

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Née d’une expérience commune entre un couple-clients et un couple-architectes, la Villa Barak constitue une véritable réussite pour plusieurs raisons. Notamment, l’incessant et continuel dialogue, instauré entre les maîtres d’ouvrage et les maîtres d’œuvre, a permis la réalisation d’un bâtiment expérimental, voulu et désiré avec la même force par les deux parties. Nous sommes face à une maison-foyer conviviale à vivre autant qu’à une œuvre architecturale radicale et exigeante. Il est toujours agréable qu’un architecte puisse mettre en application toutes ses recherches théoriques, avec brio, efficacité et dans un cadre “ordinaire” de la commande privée par excellence : la maison individuelle.

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Informations

http://www.new-territories.com/roche%20barak.htm

Client : Ami Barak, critique d’art et commissaire d’exposition Judith Misrahi-Barak, professeur d’université
BET : Roland Durupt, BET généraliste ABACA BET Structure
Entreprise : Micro-entreprise de Christian Hubert Delisle (toile)

Programme : Maison individuelle de 155 m2 habitable
(7 pièces) + 70 m2 sous cannisses plastiques
Terrain de 1 500 m2
Coût de la maison : 160 000 euros
Livraison : 2002

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