EH ! VOUS AUTRES … VENEZ DONC ME CAUSER.

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© Mathieu Herbelin

Quel plaisir de se promener sur cette dalle précédée par sa mauvaise réputation. Voilà plus de vingt ans, mettre les pieds sur cette esplanade relevait du défi. Enfin, comme toujours, l’exagération était de mise. Mais tout de même, lorsque que nous devions « monter » sur « les Hauts de Rouen », une certaine appréhension nous débordait. A la seule prononciation de ce nom, conflits entre bandes, drogues et intimidations verbales venaient systématiquement à notre esprit. Inventée en 1989 par l’ancienne grande figure de cette préfecture normande - le député-maire et ancien ministre Jean Lecanuet – cette dénomination géographique marquait la volonté d’assigner à résidence toute une population interdite de centre-ville. Architecturalement médiocre, les mots manquent pour qualifier un tel bâti ! Socialement ghettoïsé, cet ensemble résulte d’une politique des trente glorieuses dont l’objectif principal fut de remédier au manque de logements salubres. Composé de quatre quartiers – les Sapins, le Châtelet, la Lombardie et la Grand’Mare – ce morceau de ville se divise en îlots séparés par des voies de circulation et des bois. Datant de 1969, la zone pavillonnaire de la Grand’Mare forme une sorte de rempart aidée en cela par les « Verre et Acier » du célèbre architecte Marcel Lods. Incarnation de la préfabrication standardisée, les immeubles expérimentaux de Lods renvoient au concept « Domino » du Corbu mais version métallique. Modulables à l’intérieur grâce au plan libre, les appartements sont vastes et pluriels. Mais plusieurs incendies mortels entrainèrent la destruction d’une majorité des bâtiments. Derrière se trouve la dalle. Vaste étendue minérale, claire, abandonnée aux quatre vents, cette épaisseur de béton recouvre un parking et supporte cinq tours qui quadrillent cette « place », le tout ponctué par un cybercentre, quelques commerces et un centre culturel.
Bref, un de ces grands ensembles inventés, entre autre, lors d’une croisière entre Marseille et Athènes par Le Corbusier et ses compères, lors du CIAM (Congrès International d’Architecture Moderne) de 1933. A l’heure des célébrations du cinquantenaire de la disparition de Charles-Edouard Jeanneret-Gris et de son encensement exagéré, n’oublions pas qu’avec sa « Ville radieuse », nous lui devons en grande partie ces quartiers en périphérie des villes, sans âmes, sans services publics et tutti quanti.

Les fameux immeubles de Marcel Lods, aujourd'hui. ©CLG

Les immeubles de Marcel Lods, aujourd’hui. © CLG

Avec Estelle, nous avions l’habitude d’y rencontrer des amis. Driss, Tilila, Charlie, Sacha et Ninouska habitaient la Grand’Mare depuis leur naissance. Complétés par deux ou trois autres membres, nous formions un groupe d’étudiants en « archi » issus des classes populaires et cette distinction explique certainement la facilité avec laquelle nous nous sommes liés d’amitié.
Depuis nos études à l’école d’architecture de Normandie, située en contrebas dans l’enceinte de l’usine Fromage, à Darnetal, nous n’avions plus remis les pieds sur ce plateau nord-est de l’agglomération rouennaise et encore moins revu toute la bande de la « Grand’Mare ». Partis pour de nouveaux horizons professionnels, nous étions ravis de retrouver tout le monde à l’occasion des dix ans de l’agence G’MdtK de Driss et Tilila Koudri. Installés au huitième niveau de la tour dressée au sud du centre culturel, leurs locaux professionnels occupent tout un angle de la tour et sont mitoyens de leur logement. Ils n’ont jamais voulu quitter cet endroit. Et pourtant, leur réussite locale en matière de logements domestiques privés aurait dû les inciter à faire construire, pas très loin, à Bois-Guillaume, l’antithèse de la Grand’Mare et réservoir de leur clientèle CSP+.

La fameuse dalle de la Grand’mare, sur les hauteurs de Rouen. © CLG

Réunis autour de la table de tennis de table, utilisée pour l’occasion en un immense plateau-bar, nous évoquions nos souvenirs quand Sacha nous interpelle : « La société, venez voir et écoutez ! ». Accoudée à la fenêtre donnant sur la dalle et fumant une cigarette en compagnie de Charlie, elle insiste : « Dépêchez-vous cela vaut le détour ! »
Un type d’une trentaine d’années vocifère dans un espèce de mégaphone qui semble fixé sur le haut d’une ossature bois aux allures de gradins habillés de grillages. Nous distinguons à peine le sens de ses paroles tellement il crie.
Néanmoins, il semble nous dire : « Eh ! Vous autres … Venez donc me causer. »
Tous aux fenêtres de l’agence, chacun y va de son commentaire. Pendant ce temps, plus je regarde en bas, plus je me dis : « Tiens, je connais cet homme. » Je demande à Driss, si par hasard, il n’aurait pas une paire de jumelles. Il acquiesce d’un signe de tête, ouvre un tiroir proche et me les tend. Effectivement, j’identifie parfaitement Mathieu, architecte-artiste rencontré chez Didier Faustino, architecte et artiste parisien, au milieu des années deux mille. Je me souviens d’un jeune homme amateur des Dead Kennedys, NTM, Einstürzende Neubauten, et amateur des films Ghost in the Shell, Pusher et Dogtooth. Voilà qui situe le personnage ! Il campait toujours derrière son écran, à la même place sur la grande table de travail de l’agence, stoïque en toutes circonstances mais avec un léger soulèvement de la commissure gauche de ses lèvres, un peu à la manière d’un Patrick Dewaere, malicieux et fragile en même temps. Nous échangions brièvement, nos discussions portaient toujours sur la dimension performative de l’architecture. La dernière porta sur la vidéo Exploring Dead Buildings, de 2010. Au cours d’une dérive en Géorgie avec Didier Faustino, à bord d’un véhicule de bric et de broc, ils explorèrent le fameux ministère soviétique des autoroutes à Tbilissi. Le sujet était de savoir comment filmer une architecture zombie.

VOST installée sur la dalle. ©CLG

VOST installée sur la dalle. © CLG

« Allons le rejoindre et discuter avec lui ! » dis-je.
Nous voilà sur la dalle face à cette micro architecture aux allures de rose des vents fragmentée. Elle se positionne entre une petite ouverture percée laissant s’élancer un jeune arbre, et une autre plus grande où un massif tente de s’épanouir.

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© CLG

« Salut Mathieu, tu te souviens de moi ?

-       Evidemment mon cher Paul.

-       Que fais-tu là, à haranguer les foules ? Tu vas te faire « massacrer » ?

-       Je teste ma dernière contribution : VOST.

-       VOST ? Que signifie ce néologisme ?

-       C’est une contraction des mots VOus et hOTes, un espace dédié aux rencontres.

-       As-tu discuté avec les gens du quartier avant la mise en place du projet ?

-       Oui, ce fut un long processus de dialogue avec le conseil de quartier et notamment, pendant l’exposition dans la galerie PLOTHR – extension de l’école des beaux-arts de Rouen-LeHavre, située non loin de là. C’était en quelque sorte une répétition à plus petite échelle de ce que j’attends de VOST. Les habitants devaient écrire des messages sur des rectangles blancs au centre d’affichettes A4. Le titre de cette pièce s’appelle « Crier sur les toits ». Il y avait notamment : « Si on crève la dalle, on se retrouve dans le parking », « Les gens sont tout petits vu de chez moi », « T’es mort dans le film ».

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-       Et les lascars du coin, tu as eu l’occasion de les croiser ? Quelles ont été leurs attitudes ?

-       Pour les « lascars » comme tu dis, l’approche était d’un autre ordre. L’un d’eux m’interpella un soir où je déambulais, musique à fond dans le casque, le long du Mutant. Il me demanda qui j’étais et ce que je faisais là. Alors que je m’exécutais, il me coupa la parole pour me signifier combien mon entreprise était très mal engagée pour une bonne raison : le commanditaire était l’Etat donc grosse méfiance si ce n’est rejet, surtout si un élu vient faire de beaux discours. Instinctivement je lui offris une cigarette et lui dis que justement cet espace public était une zone de protestation, de tribune libre, avec des porte-voix dans lesquels il pourrait venir slamer. Le morceau Gotham (Ox City) de Cannibal Ox s’échappait de mon casque posé autour de mon cou pendant notre conversation, il eu pour vertu de calmer mon interlocuteur et notre discussion s’orienta vers un accord sur l’utilité de VOST comme catharsis.

-       D’ailleurs voilà des habitants qui approchent, nous te laissons. Par contre, une fois fini avec eux, tu n’hésites pas à nous rejoindre pour arroser ce beau projet. Tu sonnes dans l’immeuble au pied du centre Malraux, à G’MdtK architecture. »

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Nous nous éloignons du regroupement de plus en plus conséquent autour de Mathieu. Une petite brise nous caresse les joues. Le soleil de mai s’en va sous d’autres latitudes. Au moment où nous pénétrons dans le hall de l’immeuble, Ninouska me pose cette question :
« Penses-tu que cette installation va trouver son public et perdurer ?
- Ambitieuse et complexe puisque dépendante du bon vouloir des populations locales, VOST interroge la problématique de la commande publique, et celle des relations entre art et architecture, la dimension participative du visiteur devenu acteur principal d’une œuvre ouverte. VOST s’oppose à l’art public des ronds-points où les sculptures sont posées là, sans liens avec le contexte. Structure fonctionnelle et utile dont les « regardeurs » se font usagers, elle s’inscrit dans la lignée des hétérotopies chères à Michel Foucault. Plus fiction qu’utopie, VOST est un espace dans et hors du monde en même temps et doit être pris comme un support libre et ouvert, un espace catalyseur de corps. Sa seule présence engendre des réactions.
Plastiquement, je trouve l’utilisation du mélange pin/acier galvanisé réussie, les détails de fixation soignés et les proportions justes. Le temps nous dira si cette louable initiative fonctionne. Le choix appartient aux locaux. Mathieu a fait le job ! »

Paul Einos

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Pour plus d’informations sur l’architecte et artiste Mathieu Herbelin : http://zonestroubles.blogspot.fr
http://mathieuherbelin.blogspot.fr

Et sur VOST, vous pouvez demander le livret à la DRAC Haute-Normandie :
http://www.culturecommunication.gouv.fr/Regions/Drac-Haute-Normandie/La-DRAC/

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